Eclats de voix
Le 02/12/2005
par Glaüx-le-Chouette
illustrationLe silence le fascinait surtout. Les premiers temps, à voir ainsi les livres, rangée après rangée, dos contre dos et leurs tranches face à face, il lui semblait les entendre se taire et s’unir dans une symphonie silencieuse, un secret de moines, indescriptible et incessant.
Ou bien, les jours de légèreté, il imaginait le vacarme minuscule des conciliabules, de tous les conciliabules qui pouvaient avoir lieu entre les livres face à face, de rayon à rayon, de tranche à tranche : d’Homère à Eschyle, d’Eschyle à Cicéron, de Cicéron à l’Encyclopédie, puis à Céline, de Borges à Montaigne... Tout ce lieu vivait d’une vie d’anémone, de fond marin écrasé de silence et d’ondulations insensibles. Il l’écoutait un instant, puis s’asseyait ou rangeait quelques livres.

Les bruits venus de l’extérieur, les courants d’air, la vie envahissante des lecteurs était, au début, ce qui l’incommodait le plus. Des femmes, des hommes entraient ; la porte grinçait ; des chaises craquaient qui craqueraient jusqu’au soir ; tout bruissait, jusqu’à leur silence, ce qu’ils nommaient silence. Un pauvre silence humain, biologique, malhabile, qui n’était jamais qu’assourdissement.
Mais lui voyait plus loin qu’eux. Ils lui étaient transparents, comme les ectoplasmes laissés par des passants de dos sur une plaque photographique, après plusieurs jours, plusieurs années d’exposition. Face au temps des livres, ils n’étaient rien, ils passaient et s’effaçaient. Le silence demeurait. Pourtant ces courants d’air le hérissaient.

C’étaient là les premiers temps.

Chaque jour de travail à la bibliothèque — car c’était son emploi — il prenait un livre, au hasard, et le lisait. D’une traite, lorsqu’il était court ou facile ; en diagonale sinon, ou en partie en l’empruntant à la fin de la journée pour le finir chez lui ; distraitement, ou bien sans s’en relever huit heures de suite ; mais il le lisait. Le lendemain, un autre livre. Il n’avait du reste pas grand chose à faire : ranger mécaniquement des ouvrages selon l’ordre un peu ésotérique des cotes, et quelquefois renseigner quelques égarés ou aider à remplir des fiches de prêt. Mais il évitait ces contacts comme la peste. Il s’emmurait, et lisait dans sa forteresse. Il apprit beaucoup de cette fréquentation des livres.

Lui qui les respectait comme ses seigneurs et dieux, il concevait une sainte colère contre certaines pratiques pleines d’irrespect. Mal ranger un volume, par ignorance ou par paresse, en le poussant dans le premier espace venu. Chasser un livre vers le fond de l’étagère avec la tranche d’un autre. Corner les pages. Plier les couvertures. Il s’insurgeait beaucoup contre un grand crime en particulier : celui de laisser entre deux pages, systématiquement, ces bandes de carton rouge ou jaune sur lesquelles est inscrite la date de retour de prêt, ces bandes ineptes, périmées, mortes. Elles disloquaient peu à peu les couvertures, tachaient les pages au bout d’un temps, et lui inspiraient l’horreur d’un prêtre devant un crachat sur son autel ou une crotte de nez au bord du bénitier. Dans chaque bande de carton, il voyait toute l’arrogance, tout l’égoïsme, toute l’inconscience du lecteur, de la lectrice qui avait emprunté et souillé le livre, sans probablement le lire d’ailleurs, ou mal. Longtemps après les avoir rendus, anonymes, ils salissaient encore les livres sages et purs. Et ces bandes de carton lui laissaient deviner les pages froissées, les fibres de papier torturées, la sueur imbibée en elles, la crasse humaine qui restait au fond des livres à jamais, comme la mémoire d’un viol au corps d’une femme. Les livres étaient ses femmes, ses seigneurs, ses dieux et ses enfants.

Mais ce n’étaient là que les premiers temps. Il avait vu peu de choses. Peu à peu, il apprit.

Les sacrilèges les plus graves n’étaient pas ces cartons impersonnels, ces oublis sans nom. Il y avait pire. Certains avaient écrit dans les livres. Certains ou certaines s’étaient cru investis d’assez de pouvoir et de science pour oser insulter le silence des pages, la blancheur des marges et la mémoire des auteurs. Des corrections. Souvent fausses. Des ajouts, superflus ou ineptes. Pire, des exclamations, de pitoyables ironies, des crachats, toujours des crachats, et des assertions d’enfantin baveux. Alors il tremblait, blanchissait, bredouillait de rage. Il essuyait autant que possible ces souillures. Mais il pouvait bien peu, face au nombre des hérétiques.

Les livres lui semblaient alors prendre un autre visage. Il les voyait drapés dans un silence indigné, lointains. Ils lui tournaient le dos, ils n’avaient plus de regard pour le serviteur trop faible. Il se voyait repoussé, rejeté, méprisé ; mais sa faute n’était qu’impuissance. Les usagers, alors, combien il les haïssait, ces impies, ces mécréants qui lui valaient à lui, par leur crime à eux, sa punition. Ces jours-là, il excluait jusqu’à la moitié du nombre des lecteurs, au moindre bruit, même involontaire, au premier mot, ou pour un coin à une page, pour un livre qui tombe, une main qui mouche un nez et ose encore toucher une page après cela. Il les vomissait, il les expulsait, les expédiait dans l’enfer du dehors. Qu’ils retournent à la vie trépidante et bruyante des ignorants, puisqu’ils n’avaient pas de respect pour les silences sages.

Parler sur la voix blanche d’un livre, voilà qui lui paraissait atroce, en vérité. Il comprit pourtant bientôt que le pire n’était pas là. De ces quelques voix faiblardes, fausses et grinçantes surimposées au plain-chant des livres, à certains fragments, cris et éclats intercalaires qu’il trouva, il y avait la même distance que d’une hérésie à l’incroyance.
Ainsi, il découvrit parfois, par hasard, puis de plus en plus souvent du moment qu’il les chercha, des feuillets de toutes tailles, de toutes matières, de tous âges, restés au fond des livres ; peut-être d’anciens marque-pages, peut-être abandonnés sans raison aucune. Tout à coup, dans ces brisures au milieu du silence, le vacarme de l’hétéroclite, le chaos et l’horreur du campus pénétraient son paradis blanc et feutré. Nul lien, jamais, entre ces éclats de voix et le discours des livres qu’ils avaient infecté : une liste de courses dans l’Encyclopédie ; une lettre d’amour dans une grammaire latine ; un prospectus pour une soirée étudiante entre deux pages de Mallarmé ; du vocabulaire espagnol dans Baudelaire ; un dessin obscène en Louise Labé ; Pessoa sali par trois photos d’identité ; Montaigne et un papier gras ; un numéro de téléphone griffonné dans un Jaccottet ; des crachats adolescents dans la bouche sacrée d’Homère, Pindare sous une publicité de bière, une lettre dans Cervantès, la chair humide et baveuse de tous ces barbares sans visage dans la chair incorruptible et blanche des livres. Viols, viols ; crachats et viols.

Ces fractures, ces fracas, tout le bruit insensé de ces fragments de vie l’horrifiait bien au-delà du reste. Il comprit, très vite, combien ils niaient tout, en bloc. Le silence. Le respect du savoir. La noblesse des livres. Il comprit combien peu il importait, désormais, de sentir très finement si le silence des livres était multiple ou n’était qu’un, de bien ordonner les dos selon les siècles et les auteurs, de faire taire les bouches temporelles, d’excommunier les peu fidèles lecteurs, de purifier les livres en ôtant les bandes de carton rouge ou jaune. Car il en allait de bien plus que de châtier quelques reniflements ou toussotements dans l’assistance du culte. Il en allait de l’existence du culte lui-même. Comme si des barbares étaient entrés dans un temple d’Apollon pour y faire reposer leurs montures : quel crime, quel sacrilège, pour eux ? Ils ne savent pas ce qu’ils font.

Pauvres conciliabules, désormais, que ceux de ces livres dont la parole était coupée, niée, sans cesse, par des assertions absurdes, par l’étranger. Il en conçut une grande tristesse. Impuissant, désespéré, il voulut changer de poste. Il fit retraite dans la pénombre et l’oubli des magasins.

La réserve était assez vaste pour l’occuper toute une vie. Il garderait précieusement le fonds ancien, époussetterait tout ce qui habitait le silence mort des caves, et ne dérangerait plus personne. En psalmodiant à voix basse, il purifierait encore les livres, déplierait le coin des pages cornées, retirerait de deux doigts terrifiés des bandes de carton orangées ou jaunâtres. Qu’il conserve ce qui peut encore l’être. Qu’il vive la solitude des reclus et des religions mortes.
séparateur

= commentaires =

Pas Sage ... le 02/12/2005 à 11:03:44
déjà lut...

Je l'avais bien aimé la premiére fois, il est bien ce texte.

commentaire édité par Pas Sage le 2005-12-2 11:5:8
Lapinchien le 02/12/2005 à 13:39:49
et on accepte des textes de seconde main sur la Zone ? On tape dans l'occase maintenant ? Moi qui croyais qu'on acceptait que du neuf...

Superbe feeling. Par contre le type est pas vraiment un misanthrope ou un hermite. C'est plutot un obsessionnel compulsif apparement, un de ceux qui ne peuvent pas supporter la saletée... La pureté de la pensée accouchée de l'auteur subissant les assauts de la pollution intellectuelle ou réelle des lecteurs.

La collision entre le passé et le présent dans les bouquins m'a séduit(objets contemporains placés et oubliés dedans), çà aurait peut être pu faire l'objet de descriptions plus longues voir même d'une serie de nouvelles car il y a matière (un truc sur les marques pages qui fusionnent avec les textes des bouquins dont ils marquent les pages justement). Je n'aime pas spécialement les listings d'auteurs à répétition par contre, je suis inculte à ce niveau et c'était limite un viol de tronche.

imaginons un parallèle entre le propos de ce texte et la location de films pornos dans les vidéothèques... Imaginons toutes les saloperies qu'on peut trouver sur les jacquettes et sur les dvd... Communions dans la peur
Nounourz le 02/12/2005 à 16:40:41
Excellent texte, ça fait longtemps que je n'étais pas ainsi entré dans la peau du narrateur.
On vibre de son indignation, on ressent sa colère, on la comprend.

On devrait engager le sniper de narak pour surveiller la bibliothèque.
Aka le 02/12/2005 à 18:29:24
Effectivement, le type n'a rien d'un misanthrope ou autre. C'est magnifiquement bien écrit mais ça m'a pas marqué ni parlé plus que ça.
Narak le 02/12/2005 à 21:37:42
C'est pas mal du tout, mais ça sonne un peu comme l'introduction d'une véritable histoire.
Dourak Smerdiakov le 02/12/2005 à 23:03:51
Ça me rappelle le bibilothécaire de la Révolte des anges, dont j'ai oublié le nom. Beau texte. Le drame du gars ayant le sens du sacré et qui voit le saccage permanent de la Création par des porcs pataugeant dans la fange. Même si en fait, pendant la lecture, ça m'a un peu agacé ce retour trop insistant de la comparaison avec le sentiment religieux.
Aelez le 03/12/2005 à 01:39:11
Comme d'habitude, c'est relevé. Vocabulaire, style, fluidité... bref c'est beau, ça sonne parfaitement bien, mais je sais pas, ça manque d'efficacité. Comme Aka, j'ai l'impression que ça va pas vraiment me marquer, pourtant y'a des trucs qui m'ont subjugué à la lecture (un peu plus tôt dans la soirée, quand j'avais aps encore 3 grammes), le coup des marque-pages, les découvertes diverses entre les pages des livres par exemple. C'est frustrant, je sais pas bien quoi en penser. D'ailleurs je préfère me taire, m'étonnerait que je sois apte à construire une critique correcte sans faire de philo à deux balles, donc je vais m'achever et au lit. A bon entendeur, salut.
nihil le 03/12/2005 à 14:27:27
J'ai plus aimé qu'à la première lecture, où j'avais trouvé qu'il manquait une ou deux scènes marquantes, quelque chose qui brise le status quo. Une confrontation avec ces vandales de lecteurs. En fait c'est pas si mal comme ça, on ressent bien la colère, et le fait que ça ne mène nulle part rend le truc assez réaliste. Y a pas d'issue, et c'est peut-être pas plus mal.
Womble le 04/12/2005 à 19:20:57
Ce texte semble complétement à coté de ce qu'on lit d'habitude sur la zone, et pourtant il sonne juste.

D'abord parce qu'il est étonnament bien écrit. Il paraît qu'avec Glaüx c'est pas surprenant.

Contrairement à Nihil je pense que ce n'est pas plus mal qu'il n'y ait pas de confrontation avec les lecteurs. Le type est un mysanthrope, il regarde les lecteurs depuis le monde des livres. Il les perçoit depuis son sanctuaire, mais uniquement au travers des livres. Entre le personnage et les lecteurs il y a les livres. Confronter les deux auraient exclus l'objet central du texte, les livres.

En même temps, j'ai un peu l'impression de partir dans un n'importe quoi là, donc je vais m'arrêter et dire que ce texte est bien.



commentaire édité par Womble le 2005-12-4 20:43:18
nihil le 04/12/2005 à 19:33:52
Sinon tu peux aussi te droguer et dire que c'est la faute de la drogue si tu racontes n'importe quoi, y en a plein ici qui font ça.
Nounourz le 04/12/2005 à 20:29:38
moi c'est l'inverse, à force de raconter n'importe quoi j'ai sombré dans la drogue pour me consoler.
nihil le 04/12/2005 à 20:47:45
Ta gueule sale tox
Astarté le 15/05/2006 à 18:51:20
Ce n'est pas un commentaire sur le texte, juste un ressenti.
J'ai beaucoup aimé, c'est vraiment très bien écrit, je voyais les livres, le mec, tout.

Et puis j'aime pas qu'on emmerde les livres
Aesatruc le 27/05/2006 à 14:09:02
Putain, c'est abusé d'écrire aussi bien quand même, je le lis souvent ce texte, il me fout le cafard.
Astarté le 23/06/2006 à 12:42:45
T'imprimes pas 400ASA ? (mouarfff) du coup j'ai relu avec plaisir
Astarté le 06/05/2007 à 16:22:26
V'là un texte
Astarté le 03/11/2007 à 13:37:37
Un de mes préférés

*soupirs*
Aesahaettr le 03/11/2007 à 14:05:12
J'ai jamais pensé à imprimer un texte de la zone.
Putain.
Tu.
Astarté le 03/11/2007 à 14:09:39
Bin tu vois moi dans le temps j'en ai beaucoup imprimé des textes de la zone...et j'étais pas la seule...
Mill le 06/01/2008 à 04:07:41
Trop crevé pour commenter. Mais j'adore ce texte. Je l'avais oublié, il a surgi dans le moteur de recherche aléatoire et c'est toujours la claque quand je le relis. J'ai l'impression de plonger dans un aleph. Putain de prose.
Mano le 29/05/2008 à 09:12:44
Ouais il est bien ce texte. Heureusement qu'avec les écrans le papier disparait... comme ça tout reste vierge et immaculé ! Ah, non, c'est vrai il y a les commentaires, merdre. Font chier les gens à commenter.

Perso, moi, c'est tout le contraire, j'aime bien trouver les traces des autres dans les livres, ça s'appelle la vie et même si la vie est crade, c'est chouette. (Je sais que tu partages cet avis puisque t'on pseudo dans son intitulé même contient cet ode à l'humanité : chouette !)

Bien campé, prenant, à vous donner envie d'hésiter à passer les concours de bibliothécaire.
Strange le 29/05/2008 à 11:28:25
Ah, ce texte. À chaque fois que je le lis c'est la même histoire, il me provoque une poussée d'agacement et de dégoût.
Il me renvoie systématiquement à cette espèce de colère-panique dans le métro, lorsque l'on constate toutes les mains les plus suantes et les plus crades s'agripper à la barre de fer (avec les empreintes de gras), et que OH MON DIEU JE SUIS OBLIGÉE DE M'Y AGRIPPER MOI AUSSI JE VAIS MOURIR ILS SONT SALES TOUS et là et bien on pleure. Donc ça me fait effectivement penser à de l'obsession compulsive.

Il fonctionne à chaque fois sur moi. Je suis traumatisée d'ailleurs, je vais aller me laver les mains deux ou trois fois et me vider de ma substance.

= ajouter un commentaire =




Retour à la page d'accueil du site


= chemin =

Thèmes / Obscur / Tranches de vie

= résumé =

[ Les aventures d'un bibliothécaire qui préfère la compagnie des livres à celle des humains. Un texte rempli de colère et de misanthropie, mais qui ne dépasse jamais le stade des considérations générales. C'est plus réaliste, mais du coup c'est pas palpitant, il ne se passe pas grand-chose. Psychologie intéressante d'un ermite des temps modernes qui ne supporte plus la présence de ses contemporains. ]

séparateur
séparateur-bio