PROLOGUEje marche dans la rue je regarde la sculpture d'art contemporain sur la place au bout de mon regard comme chaque jour comme chaque jour au fur et à mesure que j'approche je tords la tête pour continuer à regarder la sculpture un long mat oblique avec une fille qui marche vers le sommet je dépasse la sculpture je remarque plus loin sur la place une copine qu'est-ce qu'elle fait là je me demande elle a l'air de discuter avec un type elle regarde un peu partout comme si elle s'emmerdait quand son regard me croise elle sourit surprise je les rejoins c'est ton copain le type lui demande en parlant de moi c'est la première chose que j'entends le type me regarde ça a pas l'air de lui plaire que je sois son copain non je répond je suis pas son copain juste un ami elle est belle hein oui je réponds gêné je suis gêné parce que je le pense elle sait que je le pense mais là elle n'est pas gênée je sais même pas si elle a entendu t'as pas envie de te marier avec elle euh non on est tous les deux gênés il la regarde de haut en bas les gens passent j'ai envie de l'envoyer chier mais j'ai peur c'est comme ça c'est con j'ai peur putain t'es belle t'as un mec oui elle répond il a de la chance tu veux venir chez moi non elle répond j'ai pas le temps là moi je souris bêtement t'as même pas dix minutes bon c'est pas grave donne-moi ton portable j'en ai pas allez te fous pas de moi putain qu'il est lourd je pense bon faut que j'y aille elle dit tu pars comme ça tu me fais même pas la bise elle avance la tête en soupirant moi je regarde ailleurs je souris comme un con je fais comme si la situation était amusante et distanciée alors que j'ai peur juste peur le type lui attrappe le visage et lui roule une pelle hé ho elle crie elle se dégage elle lui fout une gifle tu me frappes pas pétasse il lui retourne une claque qui l'envoie valser par terre des gens s'arrêtent un instant et repartent je m'avance t'en veux une toi il dit je réponds pas je baisse les yeux j'aide mon amie se relever j'ai peur j'ai honte le type crache à mes pieds toi salope tu perds rien pour attendre il s'éloigne espèce de pute il dit encore elle est un peu sonnée j'ai un mollard sur la chaussure ça m'écoeure j'ai le coeur qui bat très fort le ventre noué tu rentrais chez toi elle demande ouais tu veux venir boire un thé ou un truc ouais je veux bien elle est pale elle a besoin de soutien j'ose pas la toucher on s'éloigne de la place je suis chez moi on a parlé de ce type au cours de l'après midi les phrases ont gommé son importance on a réussi à se convaincre que ma non réaction était normale n'était pas honteuse qu'il n'y avait rien à faire que je n'allais pas lui casser la gueule que de toute manière ça se produit toutes les heures ce genre de merde alors voilà le thé s'est terminé elle est partie elle m'a manqué j'ai honte
MINUTES
15:44 je suis dans la file devant moi il y a trois personnes derrière moi une personne vient de s'aggréger à la queue mon regard glisse des menus lumineux au dos de la personne devant moi la personne qui était en train de commander est servie elle prend son plateau et dégage la place un pas plus que deux personnes le brouhaha m'empêche d'entendre ce que commande la personne dont c'est le tour en même temps je m'en fous je suis en train de réviser de répéter le menus que je veux un menu chicken wings avec coca il me demandera normal ou xl je répondrai euh normal euh comme si j'hésitai alors que je sais pour me faire croire que cette conversation est de l'ordre de l'improvisation alors qu'elle n'est qu'une suite de stimulus et de réactions parfaitement codifiés la personne qui commandait part avec son plateau un pas plus qu'un personne devant moi maintenant je peux entendre la commande même si je m'en fous ça marque mon oreille puis mon cerveau un quick'n'toast et un sprite en xl l'employé se retourne pour attraper un quick'n' toast il va chercher les frites 15 :45 il dépose tout sur le plateau vous payez par carte ou espèces espèces le type sort de son portefeuille un billet de dix euros l'employé attrape le billet le range dans son tiroir caisse récupère de la monnaie fourre la monnaie dans la main du type en même temps que le ticket de caisse bon appêtit bonjour monsieur il dit ça dans la même phrase sans laisser le temps au type de dégager je réponds bonjour je marque une courte pause pour laisser le temps à l'autre l'employé attend sans rien manifester bonjour je répète je voudrai un menu chicken wings en normal avec coca s'il vous plaît il me regarde il tapote sur son clavier il me demande menu vous m'avez dit oui normal avec coca c'est ça oui oui sur place ou à emporter monsieur euh sur place sur place très bien il me tourne le dos pour aller mettre en route les ailes de poulets il les sort d'un sac congelé et les verse dans de la friture au passage il installe un verre à coca sous le bec de la machine il repasse devant moi pour aller ramasser les frites dans un petit sac en papier quand il les pose sur mon plateau le coca est rempli il le couvre et le pose aussi 15 :46 on vous apportera le reste à table si vous le voulez bien d'accord je dis mais c'était pas une question vous réglez par carte ou espèces euh par carte par carte ok il prend ma carte tape un truc sur l'appareil enfile la carte me tend l'appareil vous pouvez saisir votre code monsieur taptaptaptaptap code bon paiement accepté l'employé me reprend l'appareil il crache deux tickets l'employé m'en tend un avec la carte il me donne aussi le ticket de caisse voilà allez vous installer monsieur on vous apporte le reste à table bon appêtit merci au revoir bonjour ce n'est pas à moi qu'il parle je pars avec mon plateau et constate qu'il a oublié de me demander quelle sauce je voulais avec mes ailes de poulet j'ai la flemme de retourner me plaindre je cherche une table vide c'est pas ça qui manque à cette heure ci je m'assieds à une table pour deux personnes je me relève pour aller chercher des serviettes j'attends un peu en bouffant quelques frites et en aspirant à la paille une gorgée de coca pas assez pétillant je regarde autour de moi rien de spécial à observer je me fais un peu chier je n'ai pas vraiment faim la prochaine fois j'achèterai un magazine j'aurai peut-être l'air moins con 15 :47 il n'y a pas grand monde et en fait les gens m'intéressent pas trop je me dis encore une fois que la prochaine fois j'achèterai un magazine je reporte mon attention à mes frites j'en mange une le vendeur s'approche avec le plateau il dit les wings c'est pour vous je réponds oui il pose le truc sur la table me dit bon appêtit puis s'éloigne je déballe les wings je me rends compte que j'ai oublié les serviettes je me lève je vais en choper deux je reviens je m'assieds j'attrape une aile de poulet je souffle dessus pour la faire refroidir je mors dedans c'est bon même sans sauce j'aspire une gorgée de coca ça laisse des traces grasses sur le bord du gobelet là je me dis merde mais je voulais un sprite alors je fouille ma mémoire pour savoir si c'est moi qui ai commandé un coca ou si c'est le serveur qui s'est planté j'en conclus que c'est moi j'aime pas la trace grasse sur le coca je m'essuie les mains avant de bouffer une frite je me dis aussitôt que c'est con de s'essuyer avant de bouffer un truc sale je relève la tête j'aperçois le type de l'autre fois le connard de l'autre jour entrer et marcher comme un caïd avec deux de ses potes vers le comptoir comme un naze je baisse la tête et je sens mon estomac se nouer mon coeur accélérer d'un coup j'ai plus faim j'ai juste envie qu’il ne me voit pas 15:48 je regarde sans avoir l'air de regarder j'ai l'air d'un con d'un con et d'un trouillard je le sais ça me rend encore plus trouillard encore plus con on dirait que les trois essaient d'embrouiller la serveuse les deux petits cons lui parlent tous les deux en même temps elle elle a l'air d'avoir la trouille l'autre le connard de l'autre jour il est un peu en retrait il profite du spectacle on dirait il met la main à la poche putain pourvu qu'il braque pas la caisse je veux pas être témoin de ça je veux rien avoir à foutre avec lui non mais qu'est-ce que je peux être con des fois je retourne à ma bouffe je me force à pas regarder je bois une gorgée de mon coca j'ai les yeux baissés je bouffe une poignée de frites elle ont un peu refroidi je bouffe une aile de poulet elle est juste chaude comme il faut je m'essuie les doigts sur la servitte je reprends une gorgée de coca j'entends un raclement de chaise tout prêt de moi je n'ose pas relever la tête de peur que ce soir le connard j'entends sa voix c'est lui sauf qu'il ne me parle pas il parle tout seul on dirait 15:49 j'ai la trouille mais je préfère quand même relever la tête c'est lui de dos assis sur une chaise en train de mater la salle il me tourne le dos il regarde ses copains qui sont toujours en train d'embrouiller la serveuse sans client derrière eux putain je me demande ce qui se passe je me demande vraiment là le connard sort un truc de sa poche merde c'est un flingue il le sort il le regarde je regarde autour de moi personne ne le voit à part moi putain qu'est-ce qui se passe bordel un peur horrible m'envahit m'envahit d'un coup il le tripote comme un porte clé moi je me dis putain personne le remarque comment ça se fait comment ça se fait j'ai envie de me tirer de me tirer de me tirer putain si je me lève je vais en prendre une je suis déjà en train de flipper comme un gros con j'ai peur de mourir juste ça comme un gros con peur de mourir c'est tout c'est tout c'est tout mon coeur bat trop fort j'arrive à peine à respirer j'ai trop peur il reste de la place pour rien d'autre je sais pas quoi faire nom de dieu de merde je sais pas quoi faire je veux juste pas mourir je me dis si ça se trouve le pétard c'est un faux mais si ça se trouve c'est un vrai comment savoir je veux pas savoir je m'en fous je veux juste me tirer me tirer putain mais comment ça se fait que personne le voie son flingue ils sont con ou quoi les gens merde 15 :50 il se lève rejoint ses potes au comptoir il range le flingue je me lève aussi je laisse mon plateau à moitié bouffé je me tire à grandes enjambées hey j'entends là comme un con je m'arrête putain pourquoi je m'arrête je me retourne c'est lui hey tu me reconnais pas heu si salut vas-y viens bouffer avec nous nonon là je peux pas je suis pressé mais non t'es pas pressé viens je te dis là il fout son bras par-dessus mon épaule à la mode racaille sauf qu'il me fait mal il dit déconne pas fils de pute j'ai un gun si tu fais chier je t'allume devant tout le monde mais ta gueule tu crois que j'ai la trouille d'aller en taule fils de pute allez on se casse il dit hey ses potes nous rejoignent vasy c'est qui ce bouffon laisse tomber c'est mon pote pas vrai que t'es mon pote ouais je fais on entend à peine ma voix j'ai le coeur qui bat dans la gorge putain j'ai peur j'ai peur j'ai peur j'ai peur on quitte le quick on marche un peu dans la rue en silence l'autre me tient toujours par l'épaule j'ai peur je peux penser à rien d'autre que ça j'ai peur 15:51 il y a des gens on croise des gens je suis sûr que j'ai l'air effrayé les gens s'en foutent on marche vite on fait bloc les gens s'écartent pour nous laisser passer j'essaie de croiser des regards mais les autres évitent de nous regarder nous si même moi je pense nous vas-y fils de pute elle habite où ta meuf qui ça je demande j'ai pas de meuf moi il me colle contre un mur me fout un coup de genou dans les couilles il me maintient je couine ça m'aurait fait du bien de me recroqueviller putain de bâtard j'ai envie de te tuer je pense ça il le lit dans mes yeux vas-y viens fils de pute on entre dans une petite rue les autres font le guet il sort un couteau un petit couteau me le met sur la gorge alors tu fais moins le malin bouffon je bouge plus je suis tétanisé de peur même mes couilles ont cessé de me faire mal je peux pas détacher mon regard de la lame la minuscule lame alors bouffon il fait mine de me planter au ventre je fais un hhhha étouffé 15 :52 la lame s'arrête à cinq centimètre mais je te veux pas de mal bouffon tu vas te chier dessus ou quoi il me fout une gifle j'ai des coulées de sueur dans le dos alors fils de pute ta meuf elle vit où les autres regardent la scène en rigolant ils se disent des trucs mais j'entends rien j'ai tellement peur que je comprends à peine ce que l'autre me dit hein il me fout encore une gifle pas forte juste pour me mettre la pression putain je l'ai la pression lâche moi laisse moi tranquille j'ai envie de pleurer il le voit je sais qu'il le voit j'ai juste envie de me laisser tomber par terre pleurer qu'ils partent me laissent en paix me laissent avec mes pleurs allez on va chez elle fils de pute et cherche pas à m'embrouiller sinon je te jure que je te le fous dans la gorge t'as compris on sort de la ruelle les autres me filent des baffes sur le crâne on pourrait croire que c'est amical je transpire comme un dingue j'ai envie de pleurer j'ai trop envie de pleurer j'en peux plus 15 :53 on dirait que je fais un bad trip j'arrive à peine à respirer j'ai les jambes et le ventre lourds j'ai une boule dans la gorge j'ai envie de pleurer elle habite où fils de pute rue jean jacques rousseau ta mère c'est trop loin ça on y va en bus c'est l'autre bouffon qui va payer hehehehehehehe hahahahahaha hahahahahaa une gifle vas-y bouffon file ton portefeuille hahaha je leur donne ils regardent on marche j'ai leurs bras sur mes épaules c'est comme des vieux potes hahahaha c'est ta carte enculé oui une gifle donne le code hahahahaha héhéhéhé une gifle 2247 t'es sûr hahaha une gifle oui on s'arrête devant un distributeur il glisse la carte les deux autres m'entourent j'ai moins envie de pleurer j'ai moins peur le cauchemar a pris sa vitesse de croisière mon corps a admis que j'en aurais pour longtemps je découvre que même la peur s'économise si elle doit durer longtemps vas-y y veut pas que je prenne 200 euros hahaha 100 y veut bien c'est cool bouffon t'as des thunes il range le portefeuille la carte le fric dans ses poches hahaha héhéhé on repart on marche en silence ils ont l'air concentré on marche MINUTES 16 : 13 je ne sais pas quoi faire je suis effrayée. quand il me met une gifle je reconnais le gars qui m'avais aggressé quelques jours plus tôt sous la gifle je recule ils sont quatre en tout celui qui m'avait aggressé deux amis à lui et julien c'est julien qui les a emmenés ici ils sont là depuis quelques secondes j'ai un couteau pointé sur moi hé t'as vu elle a internet cette pute putain elle a même un webcam vas-y la pute je suis sur que tu fais des trucs de salope sur internet ho tu réponds la pute non je réponds je fais pas de trucs comme ça j'essaie de garder mon calme julien a tellement peur ça se voit il a tellement peur on pourrait croire qu'il va gerber vas-y on lui demande de se foutre à poil à cette pute non on a qu'à la prendre avec nous cette salope et l'autre bouffon on en fait quoi pendant qu'ils parlent je me tais je m'efforce de garder le regard baissé de ne regarder personne franchement tout en surveillant leurs mouvements s'ils me frappent je veux voir arriver le coup je ne dois pas montrer que j'ai peur 16 : 14 non t'es ouf on se ferai pécho si on faisait ça mince de quoi ils parlent il faut que je me concentre julien est de plus en plus pale on dirait qu'il va tomber dans les vapes il se détend d'un coup il panique il balance un coup de poing au visage de celui qui avait le couteau le couteau tombe j'hésite une seconde le regard rivé au couteau julien est déjà par terre moi je me penche trop tard trop lentement je reçois un coup de genoux au bas ventre j'ai l'impression que mes ovaires ont explosé dans mon ventre je suis par terre je couine j'ai des larmes plein les yeux putain vas-y finis-le ce batard putain c'est lui qu'on va prendre avec nous c'est lui qu'on va finir à la maison je vois à peine julien à travers les larmes il saigne du visage vas-y prends les clefs de la pute vas-y son portable aussi vas-y casse le fixe j'entends des bruits je reviens à moi lentement julien est debout le visage plein de sang je crois qu'il a le nez cassé toi la pute tu sais quoi tu sors il est mort t'appelles au secours il est mort 16 : 15 hey t'as internet tu vas faire la salope pour nous ouais si tu veux que ton bouffon y soit pas trop niqué tu branche ta cam et t'attend ouais on te diras quoi faire à tout à l'heure je me relève ils claquent la porte julien m'a lancé un dernier regard la peur le faisait ressembler à une bête ils ferment à clef ils cassent la clefs dans la serrure bon aucune chance de sortir l'interphone non ils l'ont cassé merde les flics faut appeler les flics j'ai mal aux bas ventre mal aux ovaires j'arrive à peine à marcher il m'a frappé de toutes ses forces est-ce qu'on peut contacter la police par internet surement oui on peut mais ils m'ont dit d'attendre je sais pas quoi faire je me laisse tomber sur une chaise les larmes coulent d'elles même je n'ai pas peur je suis juste choquée je ne sais pas combien de temps va durer le choc je reste là à laisser couler mes larmes si je me laissait complêtement aller tous mes membres trembleraient et je crierait je peux pas me laisser aller je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure 16 : 16 je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure je pleure les larmes s'arrêtent je reste sans bouger je n'arrive pas à articuler deux pensées c'est comme une paralysie je regarde devant moi je ne voie rien j'ai le corps inerte je ne pense plus j'ai le sentiment qu'il faut que je me ressaisisse c'est vague c'est vague je bouge la tête lentement je regarde autour de moi le décor familier comme si je sortait d'un rêve d'un rêve très épais je tourne lentement la tête d'abord à gauche puis à droite le décor redevient réel ça ne va pas vite je sens la lenteur je la sens comme un poids comme un poids qui retient mes muscles je regarde le décor pendant que le décor redevient réel la situation redevient réelle elle aussi je ne sais toujours pas quoi faire mais je sens que je peux recommencer à penser il faut faire quelque chose mais quoi est-ce que je peux faire quelque chose quelque chose d'autre qu'attendre 16:17 mes yeux se posent sur l'ordinateur mes yeux glissent jusqu'à la fenêtre ils continuent jusqu'à la porte je m'arrête je bloque la porte j'ai du mal à faire le point je suis assez abattue je suis censée attendre mais attendre quoi ils veulent quoi avec ma caméra je veux pas y penser je veux pas penser à ça je me demande comment ça se passe pour lui pour julien ça non plus je veux pas y penser je veux pas penser à tout ça mais chaque fois chaque pensée m'y ramène par un bout différent comment ça c'est passé comment est-ce qu'il a rencontré ces gens il y avait le type de l'autre jour parmi eux je bloque toujours la porte et si quelqu'un veut venir me voir comment je suis supposée réagir je dois faire comme si j'était pas là faire la morte si ça se trouve il vont le tuer si j'appelle au secours ou alors il vont le tuer quoiqu'il arrive je ne sais pas j'ai la vessie les ovaires le ventre contractés je ne détache pas encore mon regard de la porte j'ai du mal à faire le point il va falloir que je bouge tôt ou tard il va falloir faire quelque chose agir 16:18 soit agir pour leur obéir soit agir pour chercher du secours je sais pas quoi faire je sais pas quoi penser il y en a un qui a une arme à feu il a un regard à s'en servir je sais pas quoi faire j'arrive pas à penser j'arrive même pas à paniquer si je paniquais peut-être que les choses se résoudraient d'elles-mêmes mais non je ne panique pas je suis juste complêtement inerte amorphe incapable de détacher mon regard de la porte qui ne sert à rien et incapable de faire le point le regard trouble comme si j'étais perdues dans mes pensées mais je ne pense même pas je ne suis même pas capable de penser correctement c'est la merde la merde la merde la merde totale je ne peux pas appeler les flics si les autres le savent ils vont tuer julien de toute façon je sais même pas où ils sont eux je sais même pas quelle voiture ils ont ni même s'ils ont une voiture je sais même pas leurs noms je pourrais même pas décrire leurs visages j'avais trop peur je me souviens de presque rien le couteau la gifle les ordres mais c'est tout c'est comme un sale cauchemar il ne reste que l'ambiance l'ambiance horrible poisseuse je me souviens de ce qu'ils veulent que je fasse de leurs regards un peu leurs regards qui m'ont fait peur je me souviens surtout de julien lui il était horrible détruit je ne l'ai jamais vu comme ça comme s'il allait mourir comme s'il se savait condamné ce mélange de peur de désespoir de résignation c'est horrible rien qu'à y repenser je sens les larmes monter 16 :19 je ne vois plus la porte à cause de l’humidité qui embue mes yeux mon regard glisse rapidement vers le sol je croise les mains contre ma nuque je ne sais pas quoi faire d'autre j'ai des petits spasmes du ventre comme si ça annonçait des sanglots mais y'a pas de sanglot y'a à peine des larmes rares qui viennent s'accumuler sous la paupière m'empêchent de voir le sol et roulent le contact est désagréable sur ma joue mais je m'en fous je vais pas bouger pour m'essuyer je voudrais ne plus jamais bouger plus jamais je commence à sentir la lassitude de mon corps je me demande combien de temps je suis assise sur cette chaise des heures on dirait sans doute non j'ai mal aux reins ma colonne vertébrale est ankylosée je décroise les mains je me redresse un peu la maison est toujours autour de moi c'est même pas rassurant tout est réel je frotte mes yeux avec mes mains je frotte jusqu'à voir des trucs lumineux me bombarder la rétine ça me détend enfin un peu faut faire un effort terrible pour rester à un niveau acceptable de stress il faut que j'allume l'ordinateur au cas ou je crois que je vais faire ce qu'ils veulent 16:20 je me lève de la chaise je suis debout désemparée je regarde l'ordinateur je n'ai pas la force d'aller m'y asseoir je ne veux pas qu'est-ce que je peux faire merde je vais quand même pas tourner dans l'appartement jusqu'à ce que mort s'ensuive je regarde l'ordinateur il me fait peur j'ai peur qu'il m'annonce la mort de julien j'ai peur je marche dans la pièce je vais à la table je prends une cigarette du paquet je la porte à ma bouche je l'allume une bouffée une autre je regarde l'heure ça fait pas dix minutes qu'ils sont partis c'est irréel ça va durer au moins une heure dans une heure j'attendrais vous avez des e-mails avec cette voix de conne et ce sera eux ils me diront quoi faire pourquoi ils l'ont embarqué lui pourquoi pas moi tant mieux non pas tant mieux on peut pas penser des trucs pareils oui mais tant mieux quand même moi je suis morte d'angoisse mais lui là il est où il fait quoi si ça se trouve ils sont en train de le tabasser je suis toujours debout mes yeux fixent un point inexistant dans la direction de l'ordinateur je marche vers la fenêtre 16 :21 je sens un truc frais sur mon visage c'est encore des larmes la cendre de la cigarette la cigarette se consume je tapote la cendre au-dessus du cendrier qui est à côté de l'ordinateur je tire une bouffée j'essaie de calmer mon angoisse je regarde par la fenêtre les gens en bas les voitures je n'entends rien à cause du double vitrage je pourrais ouvrir gueuler au secours je suis pas foutue un instant je me dis et si je le faisais rien à foutre de julien je peux juste pas rester là comme ça non je peux pas faire ça merde merde j'ai envie de me tirer j'ouvre la fenêtre si je gueule assez fort il y a bien quelqu'un qui m'entendra peut-être pas en bas mais au moins un voisin c'est moi qu'ils auraient du prendre avec eux c'est moi qu'ils voulaient prendre le vent me rafraichit le visage je jette ma cigarette je fabrique une phrase à crier je commence à remplir mes poumons je me décourage tout de suite je me décourage pffff ça sert à rien les flics quoi ils vont faire quoi je peux rien leur dire rien rien du tout 16 :22 eux quand il vont me contacter ils vont faire quoi de julien de toute façon julien il va dérouiller oui mais ça pourrait être pire peut-être qu'il va pas va pas peut-être qu'il qu'il va pas putain j'arrive pas à le lacher qu'il va pas qu'il qu'il merde merde peut-être qu'il va pas mourir voilà c'est fait c'est dit peut-être que si je suis obéissante il ne mourra pas je referme la fenêtre je suis dégoûtée je m'éloigne de la fenêtre je m'éloigne de l'ordinateur julien putain julien le pauvre je sais pas quoi faire de mes mains je sais pas quoi faire du tout marcher ou m'asseoir je m'aperçois que je transpire je sens des gouttes couler de sous mes bras j'ai les mains moites je n'ai pas de malaise je ne me sens pas mal j'aimerais j'aimerais me sentir mal là je tombe pof dans deux heures je me réveille aux urgences et il y a un flic qui m'explique que ça va que tout est terminé que julien est à côté il a juste une fracture du crâne juste un bras cassé c'est tout tout va bien maintenant les trois salopards sont en garde à vue mais ça se passe pas comme ça bertrand cantat et marie trintignant pourquoi je repense à ça moi je suis conne ou quoi 16 :23 je vais m'asseoir devant l'ordi je vérifie mes mails y'en a pas de nouveau depuis combien de temps je le connais julien pfff quatre ans c'était un appart plus petit je regarde le sol hmmmm des images se forment des images de l'ancien appart un studio aux murs blancs mes cours un ordi pas celui-là je fumais beaucoup le bruit des voisins une minichaîne des bouquins des magazines la télé toujours allumée je tourne mon visage vers la télé mon reflet un écran plat un crédit merde lundi là d'un coup je pense à lundi il va bien falloir que je sorte ça me frappe d'un coup merdemerdemerdemerde le travail et puis c'est comme un bouchon qui saute pas que le travail tout le reste tout les courses les trucs à payer merdemerdemerdemerdemerde comment ça va finir ça peut pas finir bien ça me cogne aux tempes ça me tombe sur l'estomac ça me coupe les jambes ça peut pas bien se finir forcément à un moment y'aura les flics forcément il va se passer un truc et y'aura les flics maintenant je sais que je reverrai pas julien de toute façon même s'il survit de toute façon il pourra pas survivre 16 :24 il va se faire tabasser à mort et c'est tout des courants glacés me viennent partout j'ai le visage crispé je le sens j'ai les mains prises l'une dans l'autre je ne me sens pas bien l'angoisse arrive c'est un poids qui réoriente tout mon corps un nouveau centre de gravité je suis cripé autour j'ai les mains serrés je me voûte je ramène les jambes ma respiration est bloquée julien je crispe les mâchoires je déglutis c'est pénible de déglutir ma respiration est malaisée j'ai mal au ventre julien j'ai la bouche sèche j'ai soif je ne peux pas me lever je n'ai pas la force de quitter cette chaise mes yeux fixés sur l'écran l'économiseur d'écran s'anime je ne le vois pas je ne vois rien je vois julien qui crie il a du sang partout du sang comme dans les films je n'ai jamais vu quelqu'un subir une agression ça m'est jamais arrivé julien non plus je crois on n'a jamais parlé de ça on parlais pas de grand chose de sérieux j'en peux plus de cette situation je me lève sans raison je ne me rassieds pas je marche de nouveau dans la pièce 16 :25 bon j'ai trop soif je me rends à la cuisine j'ouvre un placard j'en sors un verre je tourne le robinet je remplis le verre mon regard se pose sur deux tasse à cafés au fond de l'évier il y reste encore un peu de café fortement dilué par l'eau je coupe l'eau sans y penser et sans y penser je pose le verre plein sur le plan de travail je prends un des deux tasses de l'eau verse un peu dans l'évier julien est passé hier j'avais oublié je tiens la tasse entre les doigts je bloque des images d'hier je soupire c'est lourd ça pèse dans mon ventre dans mes ovaires je résiste à l'impulsion de jeter la tasse à travers la pièce je la repose au fond de l'évier le petit bruit romp le silence et me donne envie de pleurer julien putain julien mais qu'est-ce que tu fous là-bas merde pourquoi est-ce cette merde est arrivée merde merde julien je reste accroché à l'évier mes deux mains reposent contre le rebord c'est humide et froid j'ai la tête penchée en avant les larmes brouillent ma vision je ne distingue plus très bien les tasses
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= chemin == résumé =[ Ce premier épidsodes de Minutes est très long et avec le style assommant de Konsstrukt, j'ai eu du mal à survivre. Y a des parties qui se lisent bien, d'autres sont insupportables, c'est logique, c'est une description maniaque et chronométrée de chaque geste, de chaque détail, de chaque mot. C'est chargé d'angoisse obsessionnelle, de violence et de peur, mais trop dilué pour que ça tienne en haleine. ] |